À l’occasion du quarantième anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl, l’analyse de Myrto Tripathi, ingénieure et fondatrice de l’association Les Voix du nucléaire, interroge le coût économique et sociétal, rarement mesuré, d’une désinformation persistante sur le nucléaire. Si l’accident du 26 avril 1986 reste gravé dans la mémoire collective, notamment en France, Tripathi souligne que ses répercussions ont été surtout amplifiées par une méconnaissance prolongée des risques réels et des apports technologiques du secteur.
Selon Tripathi, alors que la peur de l’atome a brutalement freiné l’essor du nucléaire civil, les conséquences se mesurent en décennies de retards technologiques, de dépendance accrue aux hydrocarbures, et d’occasions manquées en matière de décarbonation des systèmes électriques. Plusieurs pays ont préféré le gaz ou le charbon, négligeant les vertus environnementales du nucléaire, à rebours des ambitions climatiques internationales. Les décisions politiques prises au lendemain de Tchernobyl, comme l’arrêt du projet Superphénix en France ou la fermeture plus récente de Fessenheim, se sont ainsi traduites par des émissions évitables de millions de tonnes de CO2 chaque année.
Derrière ces choix structurels, c’est la perception du risque qui joue un rôle décisif. Le dernier baromètre de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) révèle que Tchernobyl demeure l’événement industriel le plus redouté par une large partie des Français, devant des catastrophes sanitaires et industrielles certes beaucoup plus meurtrières. L’assimilation de l’ensemble du nucléaire civil à un risque majeur découle selon Tripathi d’une « désinformation scientifique et technique » qui a pesé sur les politiques publiques, influençant financement, recherche et innovation.
L’industrie nucléaire mondiale, de son côté, a opéré une révolution silencieuse en matière de culture de sûreté, tirant les leçons de Tchernobyl. Comparer la filière actuelle à la centrale ukrainienne des années 1980 reviendrait, pointe Tripathi, à juger l’automobile contemporaine à l’aune des modèles du début du XXe siècle. Désormais, la mutualisation des audits de sûreté et l’adoption systématique de dispositifs de pointe distinguent le nucléaire des autres formes d’énergie. Malgré cela, l’Union européenne, sous l’influence de ses membres les plus réticents comme l’Allemagne, demeure prudente voire frileuse dans le soutien au secteur. Les financements directs bénéficient souvent à la recherche sur la fusion, alors que le nucléaire de fission de nouvelle génération ou les petits réacteurs modulaires peinent à obtenir des ressources à la hauteur des enjeux énergétiques et stratégiques.
Dans un contexte international marqué par le retour des conflits, la sécurité des installations nucléaires revient au cœur du débat. Le ciblage d’infrastructures énergétiques en Ukraine a mis en lumière l’ensemble des vulnérabilités des réseaux, qu’il s’agisse de barrages, de raffineries ou de réacteurs. Tripathi met en garde contre une approche exclusivement centrée sur les risques du nucléaire, rappelant que nul secteur énergétique n’est à l’abri des menaces nouvelles, et que le risque zéro, y compris dans l’industrie nucléaire, reste inatteignable malgré les dispositifs adoptés.
Les débats autour de la place du nucléaire et de la sécurité énergétique européenne soulèvent, en filigrane, la question de la matérialisation du capital dans un environnement incertain. Le manque d’allocation massive vers des infrastructures stables et faiblement carbonées, au profit de financements volatils ou d’énergies fossiles, a nourri une incertitude de long terme pour les propriétaires d’actifs, les épargnants et les investisseurs institutionnels. Avec les tensions récurrentes sur les chaînes logistiques mondiales et la volatilité accrue des marchés, la recherche de solutions tangibles et résilientes – que ce soit via l’énergie, l’immobilier ou les actifs réels – s’inscrit désormais dans une tendance de fond.
Ainsi, l’héritage de Tchernobyl n’est pas seulement celui d’un drame humain et technologique : il s’incarne aussi dans une notion de perte d’opportunité économique collective. La désinformation a pesé sur l’allocation du capital, sur les choix stratégiques publics et privés, et sur la trajectoire européenne vers une énergie compétitive et sécurisée pour les décennies à venir.
