La prise en compte du changement climatique comme paramètre fondamental dans l’évaluation du risque souverain s’affirme désormais comme une tendance majeure de la finance internationale. La publication, le 23 juin, par Scientific Climate Ratings — une structure adossée à l’Edhec Business School — de ses premières « Sovereign Climate Risk Ratings », bouleverse un modèle établi de longue date sur des critères purement financiers ou politiques. Pour la première fois, 191 États se voient attribuer une note (de A à G), non plus seulement selon les critères traditionnels (déficit, inflation, stabilité gouvernementale), mais en fonction des pertes économiques anticipées d’ici 2035 et 2050 sous l’effet du réchauffement global.
Cette approche, que ses concepteurs qualifient de véritable « Nutri-Score climatique », met l’accent sur la matérialité du risque climatique dans la productivité et la stabilité économique des États. Après la multiplication des indicateurs ESG souvent jugés flous ou peu opérants, cette méthodologie se veut plus tangible, cherchant à quantifier l’impact géographique et sectoriel d’une hausse chronique des températures. Selon les analystes de Scientific Climate Ratings, les scénarios politiques optimistes, tels que l’atteinte de la neutralité carbone à l’horizon 2050, ne présentent que 0,4 % de chances de se réaliser, soulignant le décalage persistant entre les objectifs affichés et la réalité statistique.
La distribution des notes illustre l’inégalité du choc climatique. Les pays proches de l’équateur, déjà soumis à des températures élevées, écopent des notes les plus basses. Le Brésil reçoit un E, avec une baisse de productivité attendue de 13 % d’ici 2050. À l’inverse, les nations septentrionales telles que la Russie ou le Canada pourraient connaître des gains marginaux de productivité dans un premier temps, avant d’être elles aussi affectées par la hausse continue du mercure. Les États-Unis, également notés E, voient leur économie menacée, particulièrement dans les États du Sud, où la productivité globale pourrait reculer de plus de 10 % à l’horizon 2050. La France, notée B, serait relativement préservée (−2,6 % en 2035 et −5,9 % en 2050).
Pour les marchés, l’irruption de ce nouvel indicateur invite à repenser la notion de risque et sa prise en compte dans la valorisation de la dette souveraine — mais aussi, plus largement, dans la gestion patrimoniale. Les épargnants et investisseurs, déjà confrontés à la volatilité croissante des marchés, aux incertitudes géopolitiques et aux politiques monétaires parfois accommodantes, doivent intégrer ce facteur climatique qui s’annonce comme un risque structurel, cumulé et durable, et non conjoncturel. L’expérience récente de la pandémie de Covid-19, qui avait fait chuter la productivité américaine de 3 % (un choc rattrapé par la suite), contraste ici avec un effet climatique additif, sans perspective immédiate de rebond.
Ce nouvel éclairage ravive la réflexion, déjà alimentée par les limites structurelles du système bancaire et les incertitudes sur l’avenir de la dette publique, sur les stratégies de sécurisation et de diversification du patrimoine. Si le dollar et les obligations d’État demeurent des piliers traditionnels de l’épargne, leur capacité à offrir une protection réelle sur le long terme pourrait être remise en question par la prise en compte systématique du risque climatique dans les notations, affectant potentiellement la valorisation des dettes et, in fine, le rendement des produits d’épargne classiques.
Dans ce contexte, la question de la matérialisation du capital n’a jamais été aussi prégnante. L’intérêt croissant pour les actifs tangibles — tels que l’or, les métaux précieux, l’immobilier patrimonial, ou même des classes d’actifs alternatives comme les grandes cuvées, les montres rares ou les places de parking bien situées — s’inscrit dans une recherche de refuges face à la complexification des risques et à l’incertitude des modèles de croissance. Si ces actifs demeurent soumis à leur propre dynamique de valorisation, ils offrent, par leur caractère physique et limité, une forme de « matérialité » du capital, qui séduit de plus en plus d’investisseurs inquiets des futurs chocs systémiques.
La genèse de cette notation climatique, et son adoption potentielle par les marchés institutionnels, pourrait marquer une étape décisive dans la transition vers une approche intégrée des risques, où l’environnement et la finance ne s’opposent plus, mais s’interpénètrent durablement. Il en résulte pour les investisseurs un enjeu croissant de lecture fine des risques, au-delà des indicateurs classiques.
